je regarde mes parents dormir

je sais qu'ils ne se réveilleront jamais

je savoure cette vision et cet instant

je me tiens debout dans leur chambre

c'est la dernière fois que je la vois

c'est la dernière fois que je les vois

j'éprouve un puissant sentiment de soulagement

c'est la première fois que je fais l'expérience d'une émotion aussi puissante et aussi agréable

allez

il est temps de partir maintenant

 

(cinq ans plus tard)

 

je suis avec sophie dans un restaurant chinois

sophie est particulièrement belle ce soir

elle est belle tout le temps mais ce soir en plus elle est élégante

je la trouve pleine de séduction et je l'observe sans vraiment pouvoir détacher mes yeux de son visage et de la partie de son corps qui n'est pas masquée par la table

je convoque la partie manquante dans ma mémoire

je visualise la jupe les bas les chaussures le string le porte jarretelle

je commence à bander

je lui souris tendrement elle me rend mon sourire

alors tu vas prendre quoi elle me demande

ah oui la carte choisir

je ne sais pas encore je réponds

je souris les yeux mouillés

tu as l'air tout amoureux ce soir elle me dit

oui

je sais pas trop quoi répondre d'autre j'ai la voix presque étranglée d'émotion

je pourrais la serrer tellement fort qu'elle s'incorporerait à moi

un calin tellement fort que je l'absorberait

ses yeux se mouillent aussi

elle me sourit d'un sourire radieux tellement radieux j'en ai les larmes aux yeux vraiment

je m'essuie discrètement

elle me dit idiot elle sourit encore plus fort elle sourit aussi

le serveur

vous avez choisi ?

nous

non désolé

sourires crétins de gens heureux adressés au serveur

pas de problème il répond

il sourit aussi j'ai l'impression que ça n'est pas un banal sourire commercial mais une sorte de connivence

il s'éloigne

qu'est-ce que je t'aime je dis à sophie

l'instant de grâce mélodramatique est passé mais je suis transporté d'amour tout de même

un sentiment plus calme maintenant un amour moins débordant mais plein

bon anniversaire elle me dit

merci mon amour toi aussi

ça fait un an je pense

seulement un an et on dirait déjà toute une vie

je me concentre sur la carte

 

sophie dort encore

j'ai trop chaud

je suppose que c'est la chaleur qui m'a réveillé

je suis poisseux de sueur

je regarde sophie

elle dort encore

elle n'a pas beaucoup de couette

elle est pelotonnée en position foetale le peu de couette qui lui reste ramassé en boule entre ses cuisses

moi j'ai tout le reste

je m'en débarrasse

j'essaie de la couvrir mais elle grogne elle fait une grimace bouge les pieds et vire la couette

bon

je souris un peu attendri par son attitude

on dirait un petit enfant

quelle confiance

il pourrait se passer n'importe quoi là

je reste plusieurs secondes perdu dans le néant

juste les yeux posés sur elle

elle me tourne le dos

je vois son dos ses fesses ses cuisses

j'aime son corps

je reviens au réel

je me lève

j'ai encore un peu trop chaud

je ramasse mes affaires

elles sont éparpillées sur le sol mélangées aux siennes

j'essaie de ne pas faire trop de bruit

quand je sors la porte grince sophie grogne

je me retourne pour voir si elle est réveillée

non elle est pas réveillée

je vais à la salle de bain

dans le couloir qui mène à la salle de bain je m'attarde un instant à la fenêtre

je regarde dehors

il fait beau

je me demande quelle heure il est

je verrai ça tout à l'heure

pour l'instant il me faut une douche fraîche pour chasser toute cette moiteur

même mes cheveux sont collants de sueur

 

on entre dans le supermarché sophie et moi

je n'ai pas l'habitude de faire les courses avec elle mais là ça s'est trouvé comme ça

je suis un peu tendu

nous n'avons pas la même façon de choisir les produits

là c'est elle qui paie

je suppose que ça lui donne un pouvoir supplémentaire

elle passe le tourniquet

je prends un panier et passe moi aussi le tourniquet

elle prend des trucs qu'elle met dans le panier

je me détends

au moins tout est clair

je n'ai pas mon mot à dire j'accompagne juste

peut-être que ça se passera bien

j'espère

on arrive aux légumes

sophie me dit on prend des tomates ?

je réponds non regarde elles sont moches

ah bon mais non regarde

mouais

je regarde les tomates elles sont dans des cagettes de plastique y'a pas une cagette fermée les tomates sont répandues je lui explique ça

elle dit mais non elle prend une cagette la remplit la referme

oui mais y'a pas de scotch les tomates vont se vider dans le sac

elle me dit mais non

je dis bon fais comme tu veux

oui mais toi tu veux les prendre ou pas ?

bof moi non j'en prendrai pas

son visage se ferme

j'ai dit une connerie peut-être je sais pas

elle pose brutalement les tomates et s'éloigne

elle s'interromp au rayon crèmerie

qu'est-ce qui se passe je demande

j'ai une voix un peu tendue

rien elle dit d'un ton aggressif

t'as qu'à faire les courses elle continue puisque j'ai le droit de rien choisir

quoi ?

pas du tout c'est pas la question c'est simplement que moi je les aurais pas pris ces tomates mais tu prends ce que tu veux toi

arrête

mais quoi arrête j'essaie juste de t'expliquer

ma voix devient une espèce de grondement aggressif elle véhicule une haine que j'ai du mal à maîtriser

arrête

mais quoi arrête merde qu'est-ce que je suis sensé faire acquiescer à tout ce que tu dis

arrête

sa voix est un murmure chargé de colère

elle est au bord des larmes

je me tais

le silence nous environne

elle ne bouge pas

je tend un bras vers elle

elle se dégage

je suis triste et en colère

je la regarde

elle est fermée complêtement fermée

j'ai horreur de ça

les gens passent et nous observent

je veux pas imaginer leur cerveau en action

je suis paralysé

je la regarde

bon on fait quoi ?

elle répond pas

on fait quoi ?

elle répond toujours pas

je lui lance un regard assassin je vais vers les rayons j'arrache des trucs à bouffer un poulet de la viande des trucs je jette ça dans le panier sans ménagement je lance à sophie des regards haineux elle bouge pas raide j'ai envie de la taper de l'assomer à coups de poings là devant tout le monde j'ai les mains crispées sur la hanse du panier le regard fixe et haineux elle sont regard est vitreux de colère et de tristesse c'est grotesque consternant ce qui nous arrive