je soutiens son regard ça dure une seconde et elle parle

je déteste quand tu fais le connard comme ça

je me fige

elle m'a traité de connard

cette pute m'a insulté

cette pute m'a insulte de la même manière que ma mère insultait mon père

pute salope

je la regarde passer devant moi descendre l'escalier

je reste figé une seconde et puis je la suis

je suis rempli de colère

je la sens comme des fourmis dans les bras et les jambes

je suis crispé

j'ai envie de foutre des coups de pieds dans le murs mais je ne fais rien

je descend juste

lentement

lentement de manière ostensible

sophie va plus vite que moi

je l'entends arriver en bas

je descend toujours lentement

toujours envie de fracasser les murs à coups de pieds envie de hurler pour qu'elle se rende compte du mal que ça me fait quand elle me traite de connard

je veux qu'elle se rende compte à quel point ça compte pour moi ce mot et elle qui m'aime qui le prononce mais je sais pas comment je peux pas parler c'est stupide je peux pas casser les murs c'est stupide

je suis rempli de colère et de frustration j'en ai marre

ça fait chier tout le temps tout le temps ça finit comme ça j'en ai marre

je la rejoins elle m'a attendu

je passe devant elle sans un regard

voilà maintenant je sais qu'elle n'est plus en colère

elle est juste triste

c'est bien

une partie de moi est contente

saloperie

je repasse en boucle son insulte

ça me rend triste

je ne suis plus en colère

juste triste

redescente tranquille

on arrive à l'arrêt de bus

on attend le bus en silence heureusement il ne tarde pas

il monte on s'assied face à face en silence

concession de sa part le choix de la place

j'apprécie je montre pas que j'apprécie

elle me regarde l'air triste elle veut se réconcilier

mon regard est vide

je repense encore à l'insulte

c'est dur à avaler excuse-toi merde excuse toi

ça t'écorcherait la gueule de t'excuser

quelques minutes de silence

son visage tourné vers la vitre me regarde dans le reflet je fais comme si rien ne se passait

elle se tourne vers moi

elle attend quelque chose

moi je ne suis plus en colère plus triste non plus

abandonné

par elle par la colère par un peu tout

par le ressentiment

j'essaie de sourire

c'est dur mais j'y arrive

un faux sourire mais on s'en fout

elle sait ce que ça veut dire

elle bouge sa main vers moi de quelques centimères

je fais le reste

sa main est dans la mienne maintenant

elle se penche mais je suis crispé

elle s'excuse elle demande de l'affection avec tout son corps

moi je ne réagis presque pas

des gens montent genre lascar

je regarde autour de moi

elle se dégage

elle est triste et vexée

elle croit que je refuse de me réconciler c'est ce qu'elle me dit

elle ajoute tu veux qu'on se refasse la gueule c'est ça

je dis non

je dis rien d'autre

je lui adresse un sourire crispé

elle comprends pas que c'est pas elle c'est le bus

c'est un piège le bus un traquenard

j'aime pas ça non j'aime pas ça

c'est fermé un bus

on peut pas s'enfuir en cas d'emmerdes

je n'aime pas ça

je suis tendu et cette tension ça va encore nous retomber sur la gueule

je veux dire à sophie et à moi

je la sens déjà qui se crispe et qui se braque

moi je peux rien faire je suis trop occupé à sentir le danger à l'évaluer à chercher des moyens de défense

mais elle se rend pas compte de tout ça

ni du danger ni de la peur que j'en ai ni de l'énergie que je consacre à tout ça

elle voit juste une chose elle voit que j'en ai rien à foutre de me réconcilier que je boude alors qu'on va à une soirée elle voit rien d'autre et elle se renferme et dans cinq minutes c'est trop tard ça va repartir en embrouille et elle sera plus grave

le bus arrive on a de la chance

dehors on se prend dans les bras

je regarde autour de moi

des gens mais je décide qu'ils ne sont pas vraiment hostiles

je serre sophie fort dans mes bras

on s'embrasse

je t'aime je dis

elle s'illumine

sa peau est fraîche

ses lèvres sont fraîches

et c'est vrai je l'aime